Textes

TEXTES, à propos de Christelle Téa

  1. Pierre Bergounioux
  2. Philippe Comar
  3. Marie-Cécile Forest
  4. Hélène Mugot
  5. Jean-Pierre Poirier
  6. Nathalie Béreau
  7. Chloé Bearzatto

 

Pierre Bergounioux, écrivain

Une infinie patience

La civilisation est née près des grands fleuves du Moyen et de l’Extrême-Orient, l’Euphrate et le Tigre, le Nil, le Yangzi Jiang – l’ancien fleuve Bleu. Des hommes astreignent d’autres hommes à cultiver l’orge et le blé, le riz sur les limons riverains et accaparent le surplus. Sur ces assises matérielles se développent les premières institutions politiques et juridiques, le despotisme, une bureaucratie, des techniques de gestion et d’archivage, au premier rang desquelles, l’écriture, idéogrammatique ou cunéiforme, qui sert d’abord à comptabiliser le produit du travail forcé.

La Chine est à la pointe du développement jusqu’à la dynastie mongole des Yuan, qui correspond, là-bas, à la fin de notre Moyen Age. Elle ne s’est pas contentée de mettre au point un système d’irrigation, d’édifier la Grande Muraille, d’établir une autorité centrale avec ses représentants, les mandarins, dans les plus reculées provinces. Elle invente le papier dès le premier siècle de notre ère, à partir de débris de cocons de ver à soie, et la reproduction mécanique des textes, vers le sixième, avec des matrices d’argile ou de bronze.

Que se passe-t-il, sur la terre, à un demi-millénaire d’ici ? Des entités politiques d’un type nouveau, les Etats-nations, émergent du chaos où l’Europe avait sombré après la chute de Rome et se lancent aussitôt à la conquête du monde. Les moyens qu’ils mobilisent, ils les ont empruntés, pour l’essentiel, à l’Extrême-Orient. Ce sont l’écriture et le papier, la boussole, qui permet de tenir un cap, la poudre noire, qui n’a servi, en Chine, qu’à pimenter les fêtes mais que des peuples agressifs vont utiliser, dans des canons, avec l’effet que l’on sait.

Au nombre des traits que nous prêtons, à tort ou à raison, aux Chinois, ce sont la patience, l’application, la minutie qui nous viennent aussitôt à l’esprit. Quelle constance la culture du riz en terrasses, l’apprentissage de milliers d’idéogrammes, l’immense armée d’argile des empereurs défunts, les sphères de jade emboîtées, finement gravées, ne supposent-ils pas ! Nous ne possédons pas pareille vertu. Nous avons hâte. La science de l’Occident, c’est la mécanique, le moulin à vent, la machine à vapeur, le moteur à combustion interne, la maîtrise des énergies fossiles, électrique, nucléaire, l’avion, qui a rétréci prodigieusement les dimensions de la terre, la conquête de l’espace.

Quel rapport entre ces généralités et le travail de Christelle Téa ? Celui-ci, qui découle du premier principe de la philosophie de l’histoire : à savoir que tout le passé est présent, à chaque instant, dans les structures du monde matériel et les structures mentales des agents qui font l’histoire.

Christelle Téa, comme son prénom l’indique, est née en France et vit en Seine et Marne. Mais son nom patronymique suggère une ascendance plus lointaine, sa langue maternelle est un dialecte chinois : le Teochew. Elle est étudiante aux Beaux-Arts de Paris. Mais s’il est vrai que rien ne se perd ni ne meurt dans la grande temporalité, il doit paraître quelque chose, dans ses travaux et ses jours, de la longue durée dont elle est porteuse, comme chacun d’entre nous.

Mille possibles s’ouvrent désormais sous les pas des jeunes artistes contemporains. Jamais, peut-être, l’embarras du choix n’a été si grand, ni l’incertitude qui en est la forme vécue. Le grand passé qui la porte a épargné à notre petite compatriote de la grande banlieue le doute et l’errance. Elle dessine, comme on l’a fait, en Chine, dès le deuxième millénaire, sur des carapaces de tortue, des lamelles de bambou, des peaux puis, très tôt, du papier. Elle utilise, bien sûr, l’encre de Chine.

Mais cette technique immémoriale accuse les bouleversements qui ont marqué l’histoire universelle, le heurt et l’interpénétration des cultures. Christelle Téa ne représente plus des oiseaux exotiques, des pins, des temples bouddhistes, des montagnes noyées de brume. Elle reproduit, méticuleusement, ses contemporains, des Français, comme elle, dans leur cadre de vie ou de travail toujours encombré d’objets, de livres, d’écrans, de dossiers, de curiosités. Et lorsque, à l’occasion d’un stage, elle s’en retourne en Chine, où elle a eu ses vies antérieures, c’est l’état présent du pays qu’elle s’applique à saisir, sites industriels et buildings, matériels de guerre du musée de l’armée, quartiers populaires au ciel tendu de câbles électriques, marchés débordant de fruits et de légumes. On se sent pris d’un découragement – c’est un Français d’origine gauloise qui parle – devant les dos serrés des livres de la bibliothèque des Beaux-Arts, le déferlement de cerises jaunes à l’étal du marchand de Pékin, le bric-à-brac de nos bureaux, de nos salons. Christelle Téa, non. Elle tire ses feuilles format raisin de leur classeur, débouche son petit flacon et fait face, avec une sérénité millénaire, à la réalité présente.

Pierre Bergounioux

22 février 2015

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Philippe Comar, écrivain et professeur aux Beaux-Arts de Paris                                                                                                

Éloge de la complexité

Tout à l’inverse de ceux qui, pour se protéger de la complexité du monde, décantent la réalité, poursuivent le mirage d’une œuvre essentielle, dans le sillage du carré blanc ou de la ligne unique, Christelle Téa plonge dans la profusion des formes, s’y vautre avec élégance. Le chaos visuel ne l’effraie pas, bien au contraire. L’accident est son domaine. Le monde grouille, fourmille de détails, et c’est ce foisonnement qui la fascine et qu’elle restitue avec une gourmandise jubilatoire. Les peine-à-jouir et les ascètes en matière d’art n’appartiennent pas à sa famille.

Christelle Téa dessine à l’encre de Chine, sur le vif, sans esquisse ni repentir. Sur la feuille blanche, elle pose un premier trait, minuscule, puis, partant de ce trait, un second, un troisième, et, de proche en proche, le dessin se développe comme un lierre jusqu’à envahir la page. Si le dessin s’organise peu à peu, ce n’est pas le résultat d’une construction préméditée. La logique qui préside à son élaboration relève de la même myopie existentielle que celle qui nous permet de nous orienter dans une ville sans recourir à un plan. Pas de surplomb, mais un œil mobile qui saute d’un accident à un autre, avance, recule, zigzague. Christelle Téa se dirige à vue avec l’intelligence de l’animal qui flaire sa piste. Elle ne cherche pas à reconstituer le monde en hiérarchisant ce qu’elle voit, en dégageant la structure de l’accessoire. Nulle construction perspective, nulle charpente anatomique. Elle saisit la réalité immédiate. C’est le monde comme il vient, sans canevas sous-jacent. Il est probable que les dessins de Christelle Téa donneraient du fil à retordre aux partisans de la Gestalt théorie pour qui le mécanisme de la perception traite les phénomènes comme des ensembles structurés et non comme une simple juxtaposition d’éléments. Chez elle, tout procède par le seul jeu des apparences, des chevauchements, des voisinages. Elle préfère le paraître à l’être, rejoignant en cela la grande tradition de l’art, qui est d’abord celle de l’artifice. Elle n’est d’ailleurs jamais aussi à l’aise qu’au milieu des efflorescences d’un ornement gothique ou d’un décor baroque. Pourtant, rien de passéiste chez elle, car cette prolifération des formes, elle sait la retrouver dans le bric-à-brac d’un atelier, dans l’accumulation des objets sur une table ou dans le débordement vestimentaire d’une penderie. Elle excelle à rendre la variété des matières, les peluches du tapis, le cuir d’une reliure, les souillures sur le sol ou la luisance des matières plastiques.

Mais le résultat est loin d’être aussi chaotique que ne le laisserait supposer cette absence délibérée de méthode, car le désordre qu’elle saisit n’est pas homogène. Dans ses dessins, des îlots de complexité se détachent de l’ensemble, des formes émergent de la confusion visuelle. Si, à terme, le dessin suggère une cohérence, c’est une cohérence qui se révèle après coup, donc organique et non factice. Aucun système, aucune idée préconçue. Le dessin est précisément là pour faire surgir des relations et non pour plaquer des idées sur l’expérience sensible. Ce qui lie les choses entre elles est leur proximité, leur étagement dans la profondeur, leur imbrication sur la page blanche. La poésie naît de ces rencontres fortuites. Le vrai « dessein » de l’œuvre découle de cette ingénuité à saisir le monde sans a priori. N’est pas candide qui veut.

Ceux qui aspirent à l’idéal dans leurs œuvres passent à côté de la singularité du monde, de sa banalité unique. Nettoyé de ses accidents et ses détails, le monde n’est plus qu’une abstraction. Un mensonge surtout. Car la vérité est dans les détails. Ce sont les détails qui font le monde, qui tout à la fois l’enchantent et l’abîment. Dans la série de ses grands portraits, chaque personnalité figure en pied au milieu de l’univers dans lequel elle vit – bureau, studio, atelier, salon, jardin. Elle paraît indissociable de son environnement et des objets qui l’entourent. Elle semble même sécréter son milieu comme l’araignée sa toile. Christelle Téa en restitue un à un tous les fils, non sans humour parfois : un lustre vénitien surplombe un écran d’ordinateur, un bureau marqueté Louis XV laisse voir en dessous une pieuvre de fils électriques, un piano ne parvient pas à dissimuler le tuyau d’un aspirateur, car Christelle Téa voit tout, y compris ce qui ne doit pas être vu. Là où d’autres auraient supprimé le détail qui fait tache, elle donne place à l’incongruité. Avec une patience de miniaturiste, elle montre le fouillis de nos existences, la superposition cocasse des époques, le désordre qui en résulte. Elle voit surtout clair dans la confusion. Tout est décrit avec une précision troublante, presque hallucinatoire. Elle aime citer une phrase du photographe Garry Winogrand : « Il n’y a rien de plus mystérieux qu’un fait clairement décrit. » Ses dessins nous confrontent à cette évidence.

Philippe Comar

1er mars 2015

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                       Marie-Cécile Forest, directrice du Musée national Jean-Jacques Henner

                      Christelle Tea ou l’esprit des lieux

Christelle Tea,  première artiste en résidence au musée Jean-Jacques Henner, de septembre 2016 à juin 2017, a eu l’heureuse idée de nous tendre un miroir en cette année de réouverture. Dans ce miroir, que j’imagine volontiers être la psyché de l’atelier gris, vont se refléter le musée lui-même mais également les activités qui s’y déroulent et le personnel pour qui le musée est- privilège insigne – un lieu de travail. De ce miroir donc, digne d’Alice au pays des merveilles, sont sorties  trois grandes séries sur lesquelles je  reviendrai : portraits de personnes, portrait d’activités, portrait de sites.

Je souhaiterais tout d’abord relater  ce que j’ai pu appréhender du travail de Christelle Tea au sein du musée. Menue et mutine, au pur profil, Christelle s’est tout naturellement intégrée à la vie du musée pour mieux la croquer. De cet échange secret avec les lieux et de ce lien social très fort avec le personnel est née une vision intériorisée et très personnelle. L’usage du stylo à l’encre de Chine donne un caractère unitaire à ces trois séries mais surtout renvoie à ses origines chinoises. Comme les peintres chinois, le trait à l’encre ne peut s’effacer. Parce qu’il est immédiat, ce trait demande une sûreté de main incomparable.  Pour faciliter le travail à l’encre de Chine elle choisit un papier Canson au grain fin. L’encre glisse et et elle doit donc travailler vite. Cela semble facile alors que l’exercice est difficile, périlleux même! Aucun repentir n’est possible. Elle renoue également avec la tradition du dessin chère au XIXe siècle et tout particulièrement à Jean-Jacques Henner, maître des lieux ou à Jean-Auguste- Dominique Ingres, qu’elle admire tout particulièrement. L’éternelle probité de l’art! Ce qui l’intéresse dans ses propres dessins pris sur le vif, c’est de rendre compte de la réalité. Elle se réfère en cela au photographe Winogrand qu’elle cite volontiers : « Il n’y a rien de plus mystérieux qu’un fait clairement décrit. [1]» Cette esthétique de la réalité pourrait bien renvoyer au réalisme cher au XIXe siècle tel que l’a énoncé Proudhon :  » Toute figure, belle ou laide, peux remplir le but de l’art.[2] ». L’intérêt de ces dessins est qu’ils ne sont ni une reproduction, ni une imitation mais une interprétation. Parce qu’il y a dans sa démarche du respect et de la gratitude, je les verrai plutôt comme un hommage à l’esprit des lieux.

Venons en maintenant aux trois séries réalisées au sein du musée. Tout d’abord celle sur le personnel qui a été possible en raison d’un effectif réduit, comparable à une famille. En effet, la réalité du musée Jean-Jacques Henner est aussi une réalité humaine. C’est un cadre de travail avec son accueil, ses salles d’exposition, ses bureaux, ses réserves. Curieuse sans être indiscrète, Christelle a un intérêt très vif pour ceux et celles que nous avons eu envie d’appeler avec humour  » les gardiens du temple », quelque soit leur fonction : agent de surveillance, conservateur, secrétaire général, etc. Chacun a donc été libre de poser ou de ne pas poser et de choisir l’espace du musée qui lui semblait le plus approprié. Si la fonction de chacun n’est pas forcément immédiatement identifiable, des détails symboliques définissent la fonction ou la personnalité du modèle. Ainsi la lectrice de Jean-Jacques Henner en déesse tutélaire au-dessus de mon portrait, le tampon de l’administration pour le secrétaire général, la banque d’accueil pour le caissier, le piano pour la responsable des activités culturelles, etc.

Les portraits d’activités, commencés en premier, sont ceux que je perçois comme le plus en prise avec notre époque. Telle une caisse enregistreuse, ils consignent ce que Christelle voit mais aussi ce qu’elle entend lors des concerts, conférences, cours de dessins. Ces bulles qui saturent la page transcrivent le récit animé des conversations entendues lors de ces activités. Ont-elles un lien avec l’art de la bande dessinée ? Sont-elles un écho aux small messages d’une génération ultra connectée ? C’est en tout cas un dialogue savoureux entre le passé – avec ses tableaux, ses éclairages à l’ancienne, ses chaises en bambou – et le présent. Ces dessins relatent, à mon sens, avec finesse la mutation du musée au XXIe siècle : lieu de vie, d’échanges tout autant qu’une pure contemplation chère à un XIXème hugolien.

Les portraits de sites, réalisés en dernier, présentent, à mon sens, un caractère plus fantastique, et s’enracinent davantage dans le passé que les deux autres séries. L’escalier -piranésien ou hitchkokien selon les références de chacun – est caractéristique de cette déformation voulue de la perspective, génératrice de mouvement. Si ces intérieurs sont caractéristiques de cet horror vacui propre au siècle de Jean-Jacques Henner, le vide périphérique donne sa respiration et son unité au dessin. En artiste érudite, Christelle ne renie pas son intérêt pour ce que Charles Blanc appelait dans un ouvrage resté célèbre « les arts du dessin. » La virtuosité d’Albrecht Durer et celle de Jean Dominique Auguste Ingres dont elle admire l’art du détail et le goût de la surcharge sont les références revendiquées de sa propre grammaire. Lorsqu’on l’interroge sur ces portraits de sites, c’est un autre artiste, Alberto Giacometti, qu’elle convoque, pour définir au mieux son propre travail : «  Ce sont les détails même qui font l’ensemble (….) qui font la beauté d’une forme. »[3] Chez Christelle, le résultat d’ensemble est magnifiquement cohérent. Ces dessins resteront, à n’en pas douter, la mémoire de l’année 2016, année majeure s’il en fut, du fait de la réouverture du musée après une rénovation respectueuse. Ils sont aussi le témoignage émouvant de l’attachement d’une jeune artiste du XXIe siècle à un musée d’un autre temps mais qui reste cependant une source d’inspiration féconde et novatrice.

                                                                                                                                                                Marie-Cécile Forest

                                                                                                                                                                            Janvier 2017

 

[1] Léo Rubinfien, « La République de Garry Winogrand » in Léo Rubibfien (dir), Garry Winogrand, Paris, Jeu de Paume, Flammarion, 2014, p.24-26.

[2] Champfleury, Le réalisme, Textes choisis et présentés par Jean et Geneviève Lacambre, Paris, Hermann, 1973, p. 21 note 5.

[3] Alberto Giacometti, Pourquoi je suis sculpteur, Editions fondation Giacometti, Paris, 2016, page 36.

 

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 Hélène Mugot, artiste et professeur aux Beaux-Arts d’Angers

Un drôle d’animal…

Si « dessiner, c’est choisir », Christelle Téa ne choisit pas et pourtant elle dessine. Elle ne fait même que ça. Elle dessine tout ce qui lui tombe sous les yeux et ses yeux voient tout de tout. Rien ne leur échappe. Vous risquez, vous, de ne pas les voir car ils sont à peine fendus et aussi noirs que le petit siphon de sa pupille. Depuis un point, elle tire son trait comme une araignée tisse sa toile. Avec une implacable concentration, elle dévide sans bruit son fil noir, le noue, le retire, le boucle et, sans le moindre repentir, elle construit, avec une constance que même la fatigue ne semble pas effleurer, un piège atrocement délicat. Le piège à peine terminé, la proie est prise.

L’image est saisissante. 

D’un coup, se remettent en mouvement à une vitesse inhumaine, le tracé de chaque détail vu. C’est un tissu serré, crissant de temps et d’espace. Sur une toute petite surface, elle restitue instantanément la somme gigantesque des milliers d’analyses d’un œil de mouche et c’est insoutenable à un cerveau synthétique d’humain! Il vous faut déplier tout le temps ici compacté pour comprendre l’espace que vos yeux affolés ne parviennent pas à fixer.

Vous vous rendez. 

Vous avez bien pensé vous défendre en accusant l’auteure de ces images naïves sans recul et sans hiérarchie, de ces dessins touffus de timide, d’ignorer les bonnes manières, de sembler n’avoir rien appris de ses 5 années d’études dans la prestigieuse Ecole des Beaux-Arts de Paris, d’être passée comme un canard sous la pluie de l’Histoire de l’Art, des stratégies et des postures contemporaines, sans se mouiller une plume. Mais au fond, vous êtes émerveillé par cet instinct d’animal, cette innocente assurance, cette simplicité désarçonnante, ce pur regard qui voit comme vous ne savez plus. Et follement vous espérez que l’expérience l’épargne, qu’elle continue d’ignorer d’où lui viennent ses pouvoirs, que le charme continue d’opérer et ses merveilleux dessins de proliférer.

Hélène Mugot

8 décembre 2015

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Jean-Pierre Poirier, historien des sciences

Précis de Téalogie

Menue, presque frêle, discrète et réservée, elle fait penser, avec son air de collégienne, son visage de Chinoise des années trente et sa barrette dans les cheveux, à l’héroïne de L’Amant, de Marguerite Duras. Elle parle peu, écoute, réfléchit et pose soudain une question qui déstabilise l’interlocuteur par son apparence naïve et sa vraie pertinence. On remarque ses mains et ses doigts longs et fins, qui constituent – avec ses yeux – son unique outil de travail. Elle s’assied sur une chaise, pose sur ses genoux un grand carton qu’elle tient presque à la verticale de sa main gauche, et commence à dessiner de la main droite avec une sorte de stylo qui contient un réservoir d’encre de Chine. Pendant six, huit, dix heures, elle trace sans interruption, sans croquis préalable, sans une hésitation, sans un repentir, presque sans lever la plume, un dessin d’une précision et d’une minutie extrêmes qui forme le portrait d’un individu et de son environnement familier. L’individu n’est d’ailleurs qu’un élément de la composition et l’environnement occupe en général l’espace principal. Chaque objet, chaque livre, chaque instrument de musique, chaque tableau, est représenté avec autant de soin et de précision que le personnage central. On est loin des portraits en pied du XIXe siècle où le héros apparaissait dans toute la splendeur de son chatoyant costume de militaire ou de magistrat, sur fond monochrome à dominante sépia.

Le résultat de ce travail est étonnant. Ce n’est pas une représentation photographique et pourtant le moindre détail du portrait et du décor est fidèlement reproduit. Ce n’est pas un portrait psychologique donnant à lire sur le visage du sujet les émotions et les sentiments qu’il ressent. Ce n’est pas une caricature, ce n’est pas un message humoristique. C’est le constat fidèle d’une réalité observée sans parti-pris. Comme un entomologiste décrit un papillon, l’artiste décrit avec modestie, sans aucune volonté de flatter ou de critiquer, le sujet de son étude. C’est un « dessin-réalité », un reportage. L’artiste immobilise un instant qui n’a besoin ni de commentaire, ni de connotations. On pense, bien que la technique soit très différente, à ces « croquis d’audience » tracés très rapidement par des spécialistes dans un tribunal. Le dessin de Christelle Téa comporte, comme toute œuvre d’art, sa part de subjectivité et de liberté, mais il se suffit à lui-même : il est auto-explicatif et celui qui l’examine a le sentiment de comprendre en un unique coup-d’œil tout ce qu’il faut savoir du personnage principal. Ce sentiment est encore plus vif dans les dessins qui sont colorisés dans un second temps grâce à une technique numérique. La planche, aux à-plats de couleurs vives, évoque par certains côtés, les chromolithographies qui, au XIXe siècle, illustraient de magnifique façon les récits de voyage des grands navigateurs.

Et c’est alors que l’on perçoit une autre dimension de cette œuvre : elle relève de la sociologie, de l’ethnologie. Bien qu’elle ait toujours vécu en France, Christelle Téa découvre et nous fait découvrir, à la faveur d’un voyage imaginaire, une peuplade jusque-là inconnue. Intéressée, curieuse, elle veut nous faire partager l’émotion de la découverte et dessine aussi fidèlement qu’elle le peut, les indigènes, leurs costumes, leurs métiers, leurs outils. A travers les quelque 50 portraits réalisés, elle trace, avec l’innocente cruauté d’un regard d’enfant ou d’ethnologue, le portrait d’une société bourgeoise vieillissante, aimable et confortable, bibliophile et collectionneuse, individualiste, à prédominance masculine. Et des questions viennent à l’esprit : Pourquoi tant d’hommes ? Pourquoi ont-ils tous l’air vieux ? Pourquoi sont-ils tous assis ? Pourquoi certains sont-ils même allongés sur un lit ? La société française serait-elle devenue une sorte de confortable maison de retraite, un conservatoire du passé ? Et où sont les « start-uppers », les créatifs, les sportifs, les femmes, les jeunes, les minorités ethniques ?

On répondra que les hasards des recrutements expliquent cette apparente uniformité. Mais on s’interroge: Christelle Téa aurait-elle mêlé à l’encre de Chine de son stylo quelques gouttes de citron ? Peindrait-elle involontairement, sans méchanceté, l’agonie d’une société ?

On le voit, cette œuvre séduisante sur le plan pictural par sa technicité et son originalité, n’est pas sans arrière-plans philosophiques. Elle remplit en tout cas magnifiquement la fonction que Bergson assignait à l’art : « L’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face à face avec la réalité même. »

Jean-Pierre Poirier

21 mars 2015

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Nathalie Béreau, galeriste

L’Empire du Trait

Le portrait devient source de recherches sémiotiques, sociologiques, mettant en avant une profession, une passion, l’humain devenant l’objet parmi l’objet, comme s’il se fondait dans cette masse inanimée (livres, meubles, tapis, Cd, etc.) qui le définit par défaut.
Le trait est uniforme entre le modèle et ce qui l’entoure, pas de limite, pas de différenciation entre l’animé et l’inanimé, tout vient sur un même plan, une équivalence, une valeur similaire. Une symbiose semble opérer.

Le traitement du dessin directement à l’encre de Chine sans croquis préparatoire, sans filet, obligeant l’artiste à recommencer sur une nouvelle page blanche si elle n’est pas satisfaite est de l’ordre de la performance.
Les traits sont minutieux, infinis, petits, serrés, comme sortis du laboratoire d’un scientifique qui vous scruterait au microscope. L’œil de Christelle Téa est agile, se fait inquisiteur mais avec bienveillance, parfois une question fuse pendant la séance, parfois un mot réveille le modèle qui découvre l’art de la pose.

Quoi donner à l’artiste qui nous regarde ? La perfection, le doute, la rêverie, le meilleur de soi, jusqu’à baisser les armes, pour qu’elle arrive à capter ce qui fait l’âme d’un portrait.
Reviennent alors en mémoire des questions à propos des portraits anciens, du rapport de l’artiste au modèle, de l’art du dessin, de la fugacité du moment de la pose qui va donner malgré tout au portrait son intemporalité.

Le dessin, le portrait sont des arts millénaires, alors comment un artiste d’aujourd’hui – à l’époque des selfies! – peut en faire son propre moyen d’expression moderne, renouvelant cet art ?
C’est aussi l’accumulation des portraits qui donne au travail de Christelle Téa sa singularité.
Densité, toujours.

Que l’on retrouve dans des dessins réalisés en Chine (pays d’origine de sa famille) lors d’un voyage en 2014 où elle a immortalisé entre autre ce qu’elle découvrait, en particulier les marchés et les hutongs (ensemble constitué de passages étroits et de ruelles de l’époque des Yuan, à Beijng principalement), aujourd’hui détruits ou en voie de disparition.

On y retrouve le même art de l’observation, du trait jusqu’à l’épuisement, sans ombre marquée, où tout semble en flottement. Une autre manière de portraiturer.
L’art de cette jeune artiste nous amène à flotter au-delà de notre réalité, comme si nous émergions d’un univers blanc et pur, où chaque moment se réinvente.

Le portrait est peut-être une façon de faire le point, notre introspection, guidé par l’artiste.

Nathalie Béreau

mars 2016

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Chloé Bearzatto, blogueuse de Porteur/s d’art

Un dessin aux allures de labyrinthe

Un dessin très détaillé et très précis. Voilà ce qu’on voit au premier coup d’oeil. On s’aperçoit que tout ce qu’elle dessine fourmille de petits éléments : des moulures, des angelots (putti dans le vocabulaire de l’histoire de l’art), des rosaces, des médaillons… On a beau scruter chaque millimètre du dessin pour tenter de tout analyser, cela reste vain. Il faut s’y prendre à plusieurs reprises pour avoir l’impression d’avoir tout vu.

C’est à la terrasse d’un café proche de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris que je rencontre pour la première fois Christelle. Dans la conversation, elle m’apprend qu’elle n’a pas commencé le dessin en prenant des cours ou à la suite d’une visite marquante au musée. « Mes parents avaient un restaurant. J’y allais tous les soirs après l’école quand j’étais petite et je m’ennuyais, alors j’ai commencé à dessiner ! » Là est née l’attention au détail, la volonté et la patience de cerner les choses telles que nous les voyons avec leurs reliefs et leurs motifs.

Quoi de mieux pour elle en effet que la galerie d’Apollon du musée du Louvre ?
D’un format de 60 cm par 80 cm, elle a dessiné cette galerie à main levée directement à l’encre, sans dessin préparatoire. Incroyable, n’est-ce pas ? Il lui aura fallu quatre jours entiers pour parvenir à rendre sur papier l’oeuvre architecturale de Le Brun. Christelle dessine ses architectures au trait. (Un dessin au trait figure des contours, les formes semblent creuses.) En s’attachant à représenter chaque détail, Christelle parvient à donner une impression de plénitude. Elle crée une forme complète et en relief, avec de simples contours.

Très exigeante avec elle-même, elle me dit ne jamais être totalement satisfaite de ses dessins. Cela lui vient sans doute de la pratique du chant lyrique. Elle désigne un dessin accroché au mur, pensive : « Tu vois là, il manque des livres en bas, c’est trop vide... » Avant de dessiner ces architectures, elle dessinait un milieu qui lui était familier : celui des chanteurs et des musiciens. Ne connaissant pas l’architecture, elle a décidé de la découvrir en la couchant sur le papier.

Mais Christelle ne fait pas seulement ces dessins aux allures de labyrinthe. Elle fait également des photos-montages, qui sont « complémentaires aux dessins ». Ils le sont car le dessin n’est pas ce qu’on voit en premier. Il n’est pas le sujet principal. « Le dessin ici est plutôt comme un fond, comme un décor. » Dans Partir là-bas, c’est un poisson, en référence à La Petite Sirène; dans Comment ne pas être coquette, il s’agit de la chambre de Marie-Antoinette (une architecture à nouveau…).

Si elle fait en moyenne 400 clichés différents pour chaque photo-montage, elle n’en garde que 100 par oeuvre. Là, encore, on retrouve ce sentiment de fourmillement dans l’image, cette mise en abîme du motif.
La seconde activité de Christelle est présente dans ces oeuvres mais on ne la voit pas… Elle met en scène des airs d’opéra qu’elle chante en prenant la pause. À travers ces montages, Christelle devient elle même un motif. Elle s’intègre à ses moyens d’expression que sont le dessin et le chant lyrique.

Avec Christelle les arts communiquent et se complètent. D’ailleurs, quand j’arrivais chez elle la première fois pour parler de ses dessins, c’est par sa voix que j’ai été accueillie. Christelle répétait un air d’opéra.

Chloé Bearzatto

juin 2012

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